calories creuses

  • Mangez, on s'occupe du reste...

    Au tournant du siècle, au début des années 60, le souci majeur de l’industrie agroalimentaire est la réduction du budget alimentaire moyen des familles française sous la barre des 15 %. Nourrir un maximum de gens pour un minimum d’argent. Et, afin d’y parvenir, il a fallu diminuer considérablement les coûts de production des aliments. Comment ? Par la mise en place d’une logistique de masse et des monocultures qui l’accompagnent. Ces nouveaux modes de production ont considérablement appauvri la qualité nutritionnelle de notre alimentation au point que les micronutriments qui abondaient ont disparu : les aliments ont conservé leurs calories et une partie de leurs protéines mais pas le reste. Quand il faut gagner moins de 1 % sur le prix des lasagnes, tout est permis !

    Lorsque ces chaînes se sont mises en place, on ne se posait pas la question de savoir quels seraient les effets possibles sur notre santé parce qu’il n’y avait au début aucun motif d’inquiétude ; seule la quantité et la baisse des prix comptait. Les premiers soupçons, puis les premières preuves sont venus plus tard, alors que tout le système était déjà installé.

    Le maïs, plante symbole de cette intensification, illustre parfaitement le processus selon lequel cette augmentation des rendements va de pair avec l’appauvrissement nutritionnel des plantes. Les variétés andines de maïs ont des couleurs vives. Elles sont dérivées de la téosinte, l’ancêtre sauvage de tous les maïs. Leurs grains colorés des marchés du Pérou sont riches en anthocyanines, une variété de polyphénols antioxydants aux effets très positifs pour l’homme. En conquérant de nouveaux espaces, en devenant la première plante cultivée au monde, avec des variétés hybrides d’abord, OGM ensuite, le maïs a autant gagné en rendement qu’il a perdu en densité nutritionnelle. Ses racines ont plongé dans des sols de plus en plus épuisés par le retour régulier de la même culture chaque année, elles sont devenues incapables de capter les précieux oligoéléments dont nous avons besoin. Protégés des attaques des parasites par une foule de médicaments réservés aux plantes : anti- champignons, anti- bactéries, anti- mauvaises herbes, anti- insectes, les nouveaux maïs ne sont plus capables de synthétiser leurs propres agents de lutte contre ses ennemis. C’est ainsi que leur valeur nutritionnelle diminue. Le maïs contient toujours autant de calories, voire plus grâce aux progrès de la génétique végétale, mais ce sont des calories que les nutritionnistes qualifieraient de « calories creuses », car dépourvues de leur richesse en micro- éléments nutritifs. Il faut dire que ceux- ci ne comptent pour rien dans « l’analyse de la valeur » du maïs !

    « L’analyse de la valeur », c’est la décomposition du coût d’un produit. Pour un acheteur de l’industrie ou de la distribution, le coût d’un produit, c’est la somme des matières premières qui composent le produit. A ce coût des matières premières, les acheteurs additionnent la somme des coûts de transformation et de transport dudit produit. Le lait, le blé sont ainsi devenus des matières premières agricoles. Ils suivent un cours mondial, sont cotés quotidiennement à la bourse de Chicago, et font l’objet d’une compétition planétaire. Si le blé du Nord ou le lait breton sont trop chers, alors on fera venir le lait d’Allemagne ou le blé d’Ukraine, des pays où la main- d’oeuvre agricole est beaucoup moins chère qu’ici : les Allemands, par exemple, ne travaillent plus beaucoup la terre et confient la plupart des tâches agricoles à des ouvriers venus de l’Europe de l’Est mal rémunérés. Leurs porcs sont abattus et découpés par des ouvriers de l’Est sans salaire minimum.

    Tous les blés se ressemblent, tous les légumes aussi, tous les laits ont la même couleur, etc. Pourquoi ne pas prendre le moins cher ? Mais comme pour le maïs, ces produits très bon marché ne valent plus grand- chose sur le plan nutritif : ils nourrissent mais n’apportent rien à la santé et contribuent à nos carences. Très demandées en toutes saisons, les tomates se retrouvent sur nos étals au coeur de l’hiver. Elles viennent de serres du Sud poussant dans de la terre artificielle bien à l’abri de l’air et des agressions. Comme on peut s’y attendre, elles contiennent de plus en plus d’eau et de moins en moins de lycopène antioxydant. Etonnant quand même de consommer des tomates gorgées d’eau et venues de pays où, justement, l’eau est rare. Quelle que soit la saison, les oeufs apportent toujours autant de protéines et de lipides, mais de moins en moins d’oméga- 3 anti-inflammatoire.

    Voilà pourquoi les antioxydants et les antiinflammatoires abondent dans les rayons des pharmacies.Voilà pourquoi les centres commerciaux comprennent désormais des rayons entiers de gélules qui sont censées apporter dans nos corps les éléments qui de ne sont plus dans nos assiettes. Voilà pourquoi ce demi siècle qui a vu notre alimentation se modifier du tout au tout a aussi vu naître une puissante industrie : l’industrie pharmaceutique, branche récente de l’industrie chimique. Pendant que l’agriculture et l’agroalimentaire sont occupés à répondre à la demande d’aliments bon marché, c’est l’industrie pharmaceutique qui prend notre santé en main et nous concocte les anti- inflammatoires, les antioxydants, les antiparasites qui ont disparu de nos plats. De même, oméga- 3, fibres alimentaires, polyphénols en larges proportions dans nos assiettes voici quelques décennies sont désormais des produits achetés en pharmacie (et parfois en grande distribution) et consommés en gélules. L’industrie pharmaceutique de masse et celle du complément alimentaire répondent à une nouvelle demande provoquée par les carences de l’industrie alimentaire. Or le recours systématique aux médicaments pour pallier alimentation carencée et mode de vie n’est pas une démarche normale. Un médicament n’est pas une molécule anodine. Son action bloque des voies métaboliques. De plus, lorsqu’on en prend plusieurs, ils peuvent interagir entre eux, et personne ne maîtrise vraiment ces interactions.

    L’étude des chercheurs de l’Imperial College révèle de façon brutale les effets d’un demi- siècle d’évolution de la production de nos aliments et de nos médicaments. Les médicaments ont, par nature, toujours des effets secondaires. Leur consommation systématique deviendrait une norme d’accompagnement de la consommation d’aliments mal produits et mal consommés. Un symbole qui mérite que l’on s’y attarde un moment. Il démontre le lien entre la « malbouffe » et l’abus de médicament ». Il nous alerte sur cette vision terrifiante d’une société qui abandonne complètement la qualité des aliments pour la remplacer par la multiplication des médicaments. L’avenir de nos aliments et de notre santé est encore dans nos mains… mais encore pour combien de temps ?

    41udspioSwL._SY445_.jpg

    Bizarrement, cet appauvrissement généralisé de nos repas, ce véritable danger sanitaire est passé sous silence. Des problèmes plus « discutables » semblent préoccuper les consommateurs ou les gens qui parlent en leur nom. Les gens qui nous nourrissent nourrissent aussi nos peurs. Les pesticides épandus dans les champs, les antibiotiques utilisés dans les poulaillers, les OGM font l’essentiel de nos grandes peurs alimentaires. Ils ne constituent pourtant que la face émergée du problème des carences de nos assiettes. Les pesticides et les OGM ont accompagné le développement excessif des monocultures. Ils ont permis de faire tous les ans la même culture sur le même sol, appauvrissant à la fois les terres et les plantes, et les rendant encore plus dépendants de la chimie. Les résidus d’antibiotiques utilisés en élevage dans les produits animaux peuvent être à l’origine de graves antibiorésistances chez l’homme. Leur usage important, mais curatif uniquement (en France), traduit un manque de résistance aux infections, une baisse de l’immunité chez les animaux nourris des monocultures. Et chez l’homme ? Un expert en toxicologie, spécialiste de la contamination des eaux et des sols par les substances chimiques, me montrait il y a peu une analyse de contaminants présents dans les eaux d’une rivière d’un département rural, la Baïse, dans le Gers : elle contient autant de résidus de médicaments pour l’homme que de résidus de pesticides agricoles… La boucle est bouclée, des médicaments du sol aux médicaments des hommes, la chimie compense massivement les erreurs d’une chaîne alimentaire pervertie.

    De plus, l’usage des pesticides est un problème pour les agriculteurs qui les manipulent. Des études épidémiologiques démontrent un lien (statistique) entre maladies neuro- dégénératives (maladie de Parkinson) et exposition prolongée à des doses de pesticides élevées. De la même façon, des études lient la fréquence de certaines maladies avec les cartes de production de plantes à fort besoin de pesticides comme le maïs.

    Un pour cent du prix des lasagnes… rappelez- vous ! La baisse du coût de l’alimentation a bien eu un prix. Ce prix, ce sont nos corps qui l’ont payé. La banalisation de nos productions alimentaires a eu pour corollaire la montée des maladies de civilisation. Les chaînes de production de masse sont bien en place. Elles relient efficacement des paysans au bord de la faillite à des consommateurs au bord de l’infarctus. Extrait de "Mangez, on s'occupe du reste", de Pierre Weill, aux éditions Plon, 2014 (lu sur Atlantico).