Notre poison quotidien, le 15 mars 2011 à 20h40 sur Arte.

Deux ans après Le monde selon Monsanto, enquête sur les pratiques du plus gros producteur mondial d'OGM, Marie-Monique Robin décortique le contenu chimique de nos assiettes et souligne les failles des agences de réglementation, à travers son nouveau documentaire intitulé Notre poison quotidien. Interview.

Après Monsanto, qu’est ce qui vous a poussé à élargir votre enquête à l’ensemble du système de réglementation des produits chimiques ?

Mon enquête sur Monsanto a ouvert plusieurs questionnements. Les pratiques de cette entreprise sont-elle une exception ? Comment les 100 000 molécules mises sur le marché depuis le début du XXe siècle sont-elles testées ? Quel est leur impact sur la santé publique ? Le résultat n’est pas réjouissant. Je montre que le système de réglementation, fondé sur la DJA, dose journalière acceptable, ne permet pas de protéger les citoyens. Au départ, la DJA a été créée pour contrôler l’introduction de substances chimiques, que l’on savait dangereuses, dans la chaîne alimentaire. Dans les années 50, les campagnes d’information disaient clairement : « Pesticides are poison ». La DJA est basée sur le principe de Paracelse, du nom d’un médecin suisse qui, au XVIe siècle, a établi que la dose fait le poison. On en a déduit qu’il fallait fixer des seuils en dessous desquels les substances chimiques, ingérées à faibles doses pendant toute une vie, ne sont pas dangereuses pour la santé. Or, ça ne fonctionne pas. En faisant des recherches, j’ai vu qu’il n’existe presque rien sur la DJA dans la littérature scientifique. Dans mon documentaire, Erik Millestone, professeur de « Science Policy » à l'Université de Brighton, explique que cette norme a été décidée sur un coin de table. Il fallait des chiffres rassurants pour permettre le développement industriel de tous ces produits chimiques dangereux, parce qu’ils apparaissaient comme une condition nécessaire du progrès.

Les failles de ce système semblent aujourd’hui manifestes si l’on en juge par le lien que vous établissez entre l’augmentation des cancers et des maladies neuro-dégénératives et la présence de ces molécules chimiques dans l’environnement.

Le système de réglementation a été totalement perverti par les industriels. Les DJA sont calculées à partir d’études fournies par eux et protégées par le secret commercial. Sur l’aspartame par exemple, les études indépendantes soulignent un risque sanitaire, systématiquement contredit par les études financées par les industriels. Ce que j’ai dévoilé sur les pratiques de Monsanto, études mensongères, conflits d’intérêts des scientifiques à la fois membres des agences de réglementation et conseillers des entreprises caractérise ce système.

Vous montrez aussi que certaines molécules, comme les perturbateurs endocriniens, sont nocives à des doses bien moins élevées que les DJA fixées. Comment peut-on expliquer que toutes les études indépendantes sur lesquelles vous vous basez ne soient pas prises au sérieux ?

La seule raison pour l’expliquer, c’est que les agences de santé publiques sont noyautées par l’industrie. Pratiquement tous les toxicologues travaillent pour des entreprises. Il y a aussi une vieille école de la toxicologie, qui refuse de remettre en cause la DJA. Un exemple, c’est quand Alex Feigenbaum, chef d’unité CEF à l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments, ndlr), déclare que le problème des faibles doses relève de l’idéologie. 
Or sur les perturbateurs endocriniens, comme le Bisphénol A par exemple, de nombreuses études démontrent que ces produits peuvent être nocifs à des doses infimes. Il y a aussi le problème de l’effet cocktail. La DJA calcule une dose limite pour chaque substance. Mais nous ingérons quotidiennement un mélange qui, potentiellement, est une véritable bombe chimique.

On voit de plus en plus de remises en cause de l’industrie agroalimentaire. Est-ce que vous pensez que le système que vous dénoncez pourrait s’écrouler ? 

Dans le documentaire, je donne deux exemples de produits, l’aspartame et le blisphénol A, qui pourraient, si les digues lâchent, faire s’écrouler le système. Mais les industriels sont plus malins que ça. Je suis sûre que pour éviter une crise de confiance, voire des attaques en justice, on va passer en douceur de l’aspartame à la stévia, qui a enfin été autorisée en France. Sur le blisphénol A, la directrice de l’AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire des aliments, ndlr) déclarait en juin 2009 devant l’Assemblée nationale qu’il n’avait pas de problème. Finalement, l’Europe a l’interdit dans la fabrication des biberons depuis le 1er mars 2011. La vertu du documentaire est de mettre les pieds dans le plat au bon moment. Je pense que le système doit s’écrouler. Je ne dis pas qu’il ne faut plus de chimie du tout. Il y a des choses très intéressantes, aux Etats-Unis par exemple, autour de la chimie verte, où l’on inclue, dès le départ, l’idée que l’objectif des produits est de rendre un service. Or ça n’est pas rendre un service que de faire tomber malade.

Notre poison quotidien, le 15 mars 2011 à 20h40 sur Arte. 
Le livre, un co-édition Arte / La Découverte sera le 24 mars en librairie 

Propos recueillis par Anne de Malleray
Mis en ligne le : 07/03/2011
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